28
Madeleine Canderre, fille du seigneur Cedric Canderre, était une de ces femmes que les gens de bonne éducation auraient qualifiée de « mignonne ». Elle avait un visage aux contours agréables et aux traits équilibrés qui lui apportait un air aristocratique dû à des siècles écoulés sans la moindre mésalliance au sein de sa famille. La fraîcheur et la pâleur de son teint étaient de bon aloi, et ses yeux avaient une jolie couleur noisette. Une variante acceptable par rapport au bleu ciel ou à l’aigue-marine des descendants de la noblesse cymrienne.
Mais ce qui leur donnait de l’éclat était moins séduisant que leur nuance. Petits et rapprochés, ils semblaient consumés par la colère… Peut-être parce qu’elle était constamment de fort méchante humeur.
Un mécontentement que nul n’aurait pu contester ce matin-là, alors qu’elle s’apprêtait à regagner les terres de son père. Tristan Steward soupira. Il était descendu lui faire ses adieux une heure plus tôt mais, toujours assise dans la voiture, elle n’avait pas terminé d’énumérer méthodiquement tous les problèmes qu’il leur faudrait régler avant l’heureux instant où, dans quelques mois, ils uniraient inexorablement leurs existences, sous tous leurs aspects et pour l’Éternité. Une perspective qui brassait l’estomac de Tristan.
« J’avoue ne pas comprendre pourquoi vous n’allez pas à Sepulvarta pour mettre le Patriarche au pied du mur, gémit Madeleine en feuilletant la liasse de feuilles sur lesquelles elle avait pris des notes. Je sais qu’il fera une exception et acceptera de bénir notre union. N’êtes-vous pas l’unique prince de la plus grande Maison de Roland ? Nul ne peut s’opposer à votre volonté, Tristan »
Si seulement c’était vrai ! ne put-il s’empêcher de songer avant de répondre en déployant des trésors de patience : « Ce vieillard est pour ainsi dire à l’agonie, ma chérie.
— Fariboles ! On raconte de toutes parts qu’il a survécu à une tentative de meurtre perpétrée dans la basilique le Haut Jour Saint. Tout individu assez vigoureux pour survivre à son assassinat devrait pouvoir rester debout devant un autel le temps de célébrer et de bénir l’union du couple le plus important de ces terres. »
Tristan déglutit, soudain en colère. Il avait naturellement pris connaissance de cette information, mais de sources diverses et pour des raisons différentes. Le Patriarche avait été sauvé par une femme svelte et menue… à en croire les rumeurs colportées tant par Prudence que par les prostituées que fréquentaient ses gardes. Une salvatrice au visage angélique dont les yeux verts étaient consumés par un feu dévastateur. Il était certain de connaître l’identité de ce sauveteur providentiel.
« J’y réfléchirai, Madeleine, déclara-t-il sèchement avant de faire claquer la portière de la voiture et de se pencher par la fenêtre pour déposer un baiser sur sa joue. Remettez votre liste au chambellan, et il réglera tout ce qui vous pose problème. Il ne me reste qu’à vous souhaiter un bon voyage, car il serait d’autant plus malséant de faire attendre votre père qu’il s’inquiète pour un rien. »
Tristan se détourna sitôt après avoir entrevu l’expression outrée de sa fiancée, et il adressa un signe à l’intendant militaire qui siffla le cocher. La voiture bondit et il ne fut que brièvement témoin de la surprise de Madeleine avant qu’elle ne se retrouve loin de lui.
« Je commençais à me dire que tu ne viendrais plus.
— Des paroles sans doute prophétiques, car je crains de ne plus jamais avoir d’orgasme après mon mariage… Pas comme avec toi, en tout cas. »
Prudence le prit pour cible avec un oreiller qui l’atteignit en pleine poitrine. « Il n’est pas encore trop tard pour ça ! fit-elle en riant. Madeleine n’a ni bague au doigt ni corde au cou. Un cou qu’il conviendrait de tordre.
— Ne me soumets pas à la tentation. »
Elle perdit son sourire.
« Cesse de geindre, Tristan. Si la perspective de passer le reste de tes jours auprès de cette… femme t’est insupportable, arme-toi de courage et romps vos fiançailles. Tu es le seigneur de Roland, que diantre ! Nul ne peut t’imposer ses volontés. »
Il s’assit avec lourdeur au bord du lit massif pour retirer ses bottes.
« Ce n’est pas aussi simple que tu le laisses entendre, crois-moi. Le choix de partis dignes de ma condition est restreint. Lydia de Yarim aurait été parfaite, si elle n’avait eu la sottise de s’enticher de mon cousin et de l’épouser… en renonçant à la vie en même temps qu’à la liberté. »
L’impact d’un coup de pied aux fesses suivit sa colonne vertébrale.
« Ce sont là des propos peu charitables et indignes de toi, même après un mois passé auprès de cette Madeleine empoisonnée… une expérience qui rend tout ce qui en résulte aussi toxique qu’elle. Lydia a été assassinée au cours d’un raid inexplicable, comme tant d’autres innocentes victimes au fil des ans. N’importe qui aurait pu subir le même sort. Des tragédies de ce genre se produisent constamment, et laisser entendre que Stephen Navarne porte d’une manière ou d’une autre une part de responsabilité…
— Je voulais simplement dire qu’une duchesse n’aurait jamais dû aller faire l’emplette d’une paire de chaussures pour la jeune Melisande. Je n’ai à aucun moment déclaré que Stephen était fautif. Il n’empêche qu’il aurait dû assurer la protection des siens, de celle qu’il aimait.
— Hum. Et cette prophétesse d’Hintervold… comment s’appelle-t-elle, déjà ? Hjorda ? »
Tristan fit tomber sa seconde botte puis entreprit de délacer sa culotte.
« Elle n’est pas cymrienne.
— Et après ? Je croyais que tout ce que tu demandais à ta fiancée, c’était d’être de sang royal, d’avoir des titres de noblesse, voire de simples terres. Le Devin est roi, en Hintervold. Les origines de sa fille ont-elles de l’importance ? Cela pourrait même constituer un atout, compte tenu de la piètre opinion que la plupart des gens ont de tes semblables. Soit dit sans t’offenser, bien sûr ! »
Tristan se leva et fit glisser sa culotte, avant de se tourner vers Prudence qui s’était adossée aux oreillers blancs translucides sous les tentures de velours bleu roi du baldaquin. Ses boucles d’un blond tirant sur le roux tombaient en cascade sur ses épaules qui, remarqua-t-il, étaient de moins en moins charnues. L’âge tendait sa peau et modifiait la répartition des chairs, en la dépossédant de sa silhouette juvénile pour faire d’elle une femme mûre. Cette vision s’accompagnait toujours d’émotions déplaisantes qui lui valaient de sentir sa gorge se serrer. Il regarda par la fenêtre.
« Madeleine est la fille du duc de Canderre, la cousine du duc de Bethe Corbair », rappela-t-il en contemplant les champs visibles au-delà de la cour sous le chaud soleil d’été, des cultures arrivées à maturité ou encore vertes. « Nous sommes cousins, Stephen Navarne et moi. Quand j’aurai épousé Madeleine, mes droits s’étendront à toutes les provinces de Roland à l’exception d’Avonderre.
— Et après ? Est-ce donc important ? Tu n’en as nul besoin, puisque tu es le seigneur Régent.
— Je tiens à être prêt, s’il devient nécessaire de réunir toutes les provinces sous un commandement unique. Certains estiment que ce serait un excellent moyen de mettre un terme aux violences dont souffre le royaume, de la côte aux terres des Bolgs, ainsi qu’en Tyrie et à Sorbold. Ce besoin risque de se faire bientôt sentir. »
Prudence leva les yeux au ciel et soupira.
« Au même titre que certains individus pourraient vouloir repeindre le ciel en jaune ! Mais, si j’étais toi, je n’enfourcherais pas le même cheval qu’une femme qui alimente la plupart de mes cauchemars. »
Le seigneur de Roland ne put s’empêcher de sourire avant de retirer sa longue tunique, qu’il laissa choir sur les vêtements froissés déjà entassés sur le sol.
« Madeleine est moins désagréable que tu ne le prétends, Prudence.
— Elle est aussi froide que le tétin d’une harpie, et deux fois plus laide. Tu en es conscient. Ouvre les yeux, Tristan. Considère avec lucidité ce dans quoi tu t’engages, et dans quel but. Toute femme que tu épouseras deviendra cymrienne par mariage, puissent les dieux assister cette malheureuse ! Les choses seraient sans doute différentes si ta lignée était d’une pureté absolue, mais épouse quelqu’un qui te rendra heureux ou, à tout le moins, qui ne fera pas de ta vie un véritable enfer. Si tu as la chance de porter un jour le titre de seigneur des Cymriens, roi ou autre chose, nul ne se souciera de savoir ce qu’elle était avant de devenir ta dame. »
Ces propos effacèrent les plis visibles sur le front de Tristan, qui s’était renfrogné dès l’annonce de la visite de Madeleine. Prudence venait comme toujours de s’exprimer avec sagesse.
Il retira son caleçon et agrippa le couvre-lit, qu’il écarta en même temps que la courtepointe de satin, avant de prendre Prudence dans ses bras. La chaleur de sa poitrine plaquée contre la sienne était réconfortante. Elle lui avait manqué, ces derniers temps.
« Je devrais faire décapiter Evans et te nommer première conseillère et ambassadrice, déclara-t-il en caressant ses reins avant de refermer ses mains sur ses fesses. Tu es infiniment plus sage que lui… et plus belle. »
Prudence fut secouée de frissons qu’elle tenta de rendre comiques. « Je l’espère bien ! Evans doit avoir plus de soixante-dix ans !
— Absolument. Et il n’a pas une chevelure blonde à la douceur incomparable. »
Il fit glisser ses doigts dans l’abondante toison de Prudence, avant que des mèches frisées ne les retiennent.
Elle se dégagea et s’assit, pour remonter la literie sur ses seins.
« Moi non plus, Tristan.
— Bien sûr que si ! balbutia-t-il en sentant son estomac se glacer. Blond ou blond-roux, cela revient au même.
— Je t’en prie… Tu pensais une fois de plus à elle !
— Où vas-tu cher…
— Plus un mot ! Ne t’avise pas de me mentir, Tristan. J’ai horreur d’être prise pour une idiote. Je sais qui tu avais à l’esprit, et ce n’était pas moi. » Prudence lissa le drap sur ses jambes. « Cela m’importe peu, note bien. Tout ce que je réclame, c’est de la sincérité. »
Il soupira et la contempla longuement. S’il avait des remords pour l’avoir fait souffrir, la facilité avec laquelle elle lui avait accordé son pardon parut le surprendre. Il savait qu’elle seule l’acceptait tel qu’il était, sans réserves malgré tous ses défauts.
Lorsqu’il vit dans ses yeux un semblant de sourire, il rabattit la couverture avec moins de hâte que la fois précédente et se glissa près d’elle. Il la prit dans ses bras avec douceur et attira sa tête vers le creux de son épaule, afin qu’elle puisse s’y blottir.
« Je ne te mérite pas, tu sais ? fit-il humblement.
— J’en suis parfaitement consciente », répondit-elle, le visage enfoui contre son corps.
Il était souple et musclé, vibrant de la jeunesse et de la vitalité qu’il devait à son héritage cymrien. Il avait une espérance de vie bien plus longue que Prudence.
« Il y a une chose que je voudrais te demander… »
Elle soupira avant de caler sa nuque sur l’oreiller. « Et ce serait ? »
Le seigneur de Roland l’imita et se plongea dans la contemplation du plafond. Parler de son obsession pour Rhapsody était plus aisé la nuit, après avoir fait l’amour. Les ténèbres gardées captives par les rideaux du lit à baldaquin dissimulaient sa honte, lui apportaient la candeur qu’il aurait eue face à un confesseur… s’il avait pu avouer ses fautes à un religieux.
Car le statut de seigneur Régent avait ses privilèges, mais aussi ses inconvénients. Le seul prélat digne de prendre connaissance de ses péchés et de transmettre ses demandes d’absolution au Patriarche n’était autre que son frère, Ian Steward, Bénisseur de Canderre-Yarim. Et les probabilités pour que celui-ci célèbre la cérémonie d’union à la place du Patriarche devenaient de plus en plus grandes, en dépit des souhaits de Madeleine. Pour cette raison, il ne pouvait confier ses pensées adultères qu’à la servante qui partageait son lit, son amie d’enfance, sa première maîtresse. La seule personne au monde qu’il était certain d’aimer.
Il couvrit ses yeux avec son avant-bras, pour s’accorder un semblant de pénombre quand la nuit lui faisait défaut.
« Je voudrais que tu ailles à Canrif… heu, Ylorc, comme disent les Firbolgs. » Prudence soupira mais ne fit aucun commentaire. « Je souhaite que tu transmettes une invitation à mon mariage au roi des Firbolgs… et à, heu, son émissaire.
— Son émissaire ? Allons, Tristan, tu me déçois.
— Entendu ! À Rhapsody. Te voici satisfaite ? Je te demande d’aller remettre en mains propres cette invitation à Rhapsody. Tu étudieras sa réaction. Si elle semble susceptible d’accepter, tente de la convaincre de te suivre à Bethany ou, à tout le moins, d’y venir au plus vite pour me permettre de la revoir avant de renoncer à tout espoir en épousant la Bête de Canderre.
— Dans quel but, Tristan ? » Prudence s’exprimait d’une voix douce, expurgée de toute intonation accusatrice. « Qu’espères-tu obtenir en agissant de la sorte ?
— Je l’ignore. Mais je sais que les regrets me tourmenteront jusqu’à la fin de mes jours, si je m’en abstiens. Je m’interrogerai sur ce qu’elle aurait pu dire. Je finirai par me persuader qu’il existait une possibilité que je n’ai pas exploitée, une chose que je n’ai à aucun moment suspectée. »
Prudence s’assit dans l’enchevêtrement de draps pour écarter son bras de son visage.
« Quel genre de possibilité ? Es-tu amoureux d’elle, Tristan ? »
Elle le dévisageait avec intérêt mais sans émotions apparentes.
Il ne soutint pas son regard. « Je ne sais pas. Je ne le pense pas. C’est plus du… du…
— Du désir ?
— Ça y ressemble, en tout cas. Un besoin irrésistible, inexplicable. Je la compare à un feu en plein cœur de l’hiver alors que j’erre torse nu dans la neige, et elle m’a fait cet effet le jour où je l’ai vue pour la première fois. Tu as toujours eu raison en ce qui concerne ma fascination pour elle. J’ai perdu la tête et envoyé une brigade complète au-devant d’une mort atroce parce que je ne supportais pas de la voir s’éloigner. Alors, et c’est le comble, qu’elle n’en a rien su… À en croire le roi firbolg.
» Tu m’as mis en garde, Prudence, mais j’ai refusé d’entendre raison. Ce pauvre Rosentharn avait pour consigne de me la ramener, une fois le Firbolg vaincu. »
Le souvenir de ce seigneur de guerre assis au bord de ce même lit, jouant avec la couronne de Roland tel un enfant avec un hochet et lui annonçant posément que son armée venait d’être décimée, le fit ciller.
N’ayez crainte, avait en substance murmuré le monstre enveloppé d’un lourd manteau. Elle ne sait pas qu’elle était l’enjeu de ce massacre. Il va de soi que j’en suis conscient. Pourquoi vous l’aurais-je envoyée, autrement ? Vous ne manquez pas de caractère. Si vous aviez sincèrement souhaité la paix, vous auriez accueilli tant ma proposition que mon émissaire à bras ouverts. Un homme qui nourrit des intentions moins qu’honorables envers une femme qui n’est pas la sienne – et tout particulièrement s’il est déjà fiancé – n’est pas digne de confiance quelles que soient les circonstances. Que vous ayez sacrifié deux mille vies pour tenter d’attirer son attention est par conséquent une excellente chose. Vous avez reçu cette leçon avant qu’il ne soit trop tard et que le prix à payer ne devienne exorbitant.
L’ombre s’était levée sans bruit, le roi firbolg s’apprêtait à prendre congé.
Je vais vous laisser vous préparer pour la veillée funèbre qui vous devez à ces hommes. Le seigneur de Roland ne l’avait pas vu repartir, pas plus qu’il ne l’avait vu arriver.
Il avait fallu à Tristan Steward près d’une douzaine d’heures, avant d être de nouveau capable de s’exprimer, et six heures supplémentaires pour que ses propos deviennent cohérents. De la causticité, une sensation de brûlure, avait consumé son œsophage et empli sa bouche d’un acide dont il redécouvrait le goût alors que tant de mois s’étaient écoulés depuis. Le massacre de son armée l’avait atterré autant que terrifié.
Mais cela n’avait pas suffi pour effacer de son esprit l’image de cette femme. Allongé sur le dos, il extériorisa ses tourments par un soupir.
« J’ignore de quoi il s’agit, quelle est cette emprise qu’elle exerce sur moi, ce désir qui me rend si stupide, incapable d’avoir des pensées un tant soit peu sensées », admit-il. Il ferma les yeux pour se couper de l’image de sa troisième infanterie, de ses détachements d’arbalétriers montés et des autres malheureux qui n’avaient pas été affectés à d’autres tâches ce matin-là… des hommes dont les corps n’avaient jamais été retrouvés et qui auraient servi, selon de macabres rumeurs, de plat de résistance lors d’un festin organisé par les vainqueurs. « Ce n’est pas uniquement charnel, mais je ne saurais dire si c’est de l’amour. On compte certainement parmi mes motivations le besoin de déterminer de quoi il retourne plus exactement. »
Prudence le dévisagea encore et finit par hocher la tête.
« C’est entendu, Tristan, j’irai. Ce feu de joie doit se propager car me voici à mon tour saisie d’une curiosité inexplicable. Je sais qu’elle me rongera tant que je n’aurai pas vu cette Rhapsody. »
Tristan referma la main sur son visage pour l’attirer vers lui et lui manifester sa reconnaissance par un baiser.
« Merci.
— Comme toujours, je ferais n’importe quoi pour mon seigneur et maître. »
Elle recula, ce qui eut pour effet de déformer son visage avant qu’il ne la lâche, puis elle se leva et se dirigea vers la coiffeuse sur laquelle s’empilaient ses vêtements, sans faire cas de l’expression choquée de Tristan.
« Où… vas-tu ? » balbutia-t-il.
Elle fit glisser sa robe sur ses épaules puis pivota vers lui.
« Procéder aux préparatifs du voyage que je dois entreprendre pour m’entretenir avec l’objet de ton indéfectible érection !
— Rien ne presse. Reviens te coucher. » Il lui ouvrit les bras.
« Non. »
Elle enfila ses dessous puis se tourna vers le miroir et fit courir ses doigts dans ses boucles emmêlées.
« Je ne plaisante pas, Prudence. Reviens, je t’en supplie. Je te désire. »
La servante sourit. « Ne vous a-t-il pas traversé l’esprit, messire, que ce n’est peut-être pas réciproque ? Et si mon refus vous offense plus qu’il n’est acceptable, vous devriez songer à me faire décapiter et demander à Evans de partager votre couche. »
Sur ces mots, elle sortit de la chambre et claqua la porte derrière elle sur l’expression hébétée de Tristan.
Rhapsody dormait sous l’entrelacs des ombres pommelées d’un aulne éclairé par la lune, le plus grand des arbres du bosquet où elle s’était abritée pour la nuit. Elle entendait par instants les bruissements du vent dans la ramure et les ébrouements occasionnels de sa jument alezane, en dehors de quoi tout était silencieux à la bordure ouest de la plaine de Krevensfield.
Le vent charriait une douceur qui purifiait les rêves rendus plus intenses par la chaleur de l’été. Rhapsody bascula sur le flanc et inhala l’odeur du trèfle qui lui caressait la joue, la fragrance de la nature. Elle gardait le souvenir de ces senteurs depuis l’enfance, lorsqu’elle et ses proches passaient parfois la nuit à la belle étoile, sous un ciel qui en était constellé.
Elle soupira dans son sommeil en espérant que ce souvenir attirerait celui de sa mère, alors qu’elle n’était déjà plus capable de se la représenter mentalement à l’époque où Ashe était arrivé dans les montagnes. Sa mère lui était apparue – sans doute pour la dernière fois –, afin de lui désigner l’étoile qui avait présidé à sa naissance, son Aria, l’astre appelé Seren.
Elle refit ce songe, sans la voix apaisante de sa mère pour lui fournir comme autrefois des explications. Rhapsody s’assit et regarda entre les troncs fuselés la plaine qui s’étendait au-delà du bosquet. Elle voyait dans la pénombre une table ou un autel sur lequel reposait une silhouette masculine, un corps drapé de ténèbres dont elle ne discernait que les contours.
Seren scintillait dans le ciel nocturne, à leur aplomb, aussi grosse que lorsqu’elle l’avait contemplée aux antipodes. Un fragment d’étoile s’en détacha et chut sur le gisant, lui communiquant une vive luminescence. Cette incandescence subsista quelques instants puis se réduisit à un léger rougeoiement.
Voilà où est allé ce bout de ton étoile, petite, pour ton bien ou pour ton malheur, lui avait dit sa mère lors de ce songe. Si tu trouves ton étoile-guide, tu ne t’égareras jamais. Jamais.
D’autres voix s’élevaient à l’intérieur de sa tête. Elle entendait Oelendra s’exprimer, des mots marqués du sceau de la tristesse.
Finalement, quand plus rien n’était efficace et que Gwydion subissait les affres d’une insoutenable agonie, j’ai prélevé dans la poignée de l’épée un bout d’étoile que j’ai remis à dame Rowan. Je le lui ai offert en espérant qu’ils effectueraient une dernière tentative pour lui venir en aide, ce qui a été fait. Mais il était trop tard et cet acte, dicté par le désespoir, a été vain. Toutefois, je ne regrette rien.
« Oelendra, est-ce à cela que j’assiste ? murmura-t-elle sans pour autant se réveiller. Est-ce ce qui a été tenté pour sauver Gwydion ? »
Voilà où se trouve ton fragment d’étoile, pour ton bien ou pour ton malheur, mon enfant.
Au-dessus des mains inertes du gisant apparurent celles, désincarnées, qu’elle avait vues dans la Maison du Souvenir. Elles se joignirent et les doigts s’entrecroisèrent, comme pour prier, avant de se rouvrir et de s’écarter en un geste de bénédiction. Du sang coulait de ces mains et teintait d’écarlate le corps privé de vie.
Des mots, qu’aucune voix ne prononçait, lui parvenaient au ras du sol sous forme de chuchotements.
Enfant de mon sang.
Elle entendait dans l’autre oreille, du côté du vent, les timbres multiples du dragon.
Un Rakshas ressemble à l’âme qui l’anime. Il est fait de sang, le sang du démon, et parfois d’autres créatures, très souvent des bêtes féroces. Son corps est constitué de glace ou de terre, et celui engendré dans la Maison du Souvenir est un amalgame des deux. Le sang lui insuffle de la vie et de la puissance. Si le démon possède une âme, il n’a qu’à la placer dans l’être ainsi façonné pour que le Rakshas prenne l’apparence de son ancien propriétaire, un individu naturellement décédé. Ce qui en résulte détient une partie des connaissances de cette personne. Le Rakshas peut alors faire les mêmes choses qu’elle, mais avec perversité et malignité. S’en méfier s’impose, ma belle.
Rhapsody frissonna, s’éveilla en sursaut et s’assit. Elle se tenait toujours dans ce bosquet, près de sa jument, seule et dissimulée, uniquement accessible aux caresses du vent nocturne. Elle tremblait encore et se massa les bras pour les réchauffer.
« Qui êtes-vous, Ashe ? demanda-t-elle à voix haute. Qu’êtes-vous véritablement ? »
Seul le vent lui répondit, et elle ne put trouver un sens à ce qu’il avait tenté de lui dire.
Soixante-dix lieues plus à l’ouest, le souffle chaud des rafales s’engouffrait par les portes ouvertes entre les vieux murs de pierre de la Maison du Souvenir, tirant du feuillage de l’arbre dressé au centre de la cour des protestations murmurées. Une silhouette en lourd manteau gris à capuchon se tenait à sa base et scrutait pensivement sa ramure, le cou incliné en arrière.
À hauteur des yeux, calé dans une fourche située au-dessus de la première cavité du tronc, se nichait un petit instrument de musique ressemblant à une harpe. Il s’en élevait un rondeau très différent de ceux qu’il avait déjà entendus, une mélodie d’une extrême simplicité qui se répandait de toutes parts, comme fredonnée entre chacune des pierres de la bâtisse. L’homme leva la main vers l’instrument et le manteau glissa pour révéler une main dont le pouce d’apparition récente n’avait une peau rougeâtre cicatricielle qu’en de rares endroits. Les doigts s’immobilisèrent un bref instant au-dessus des cordes, avant de s’en écarter bien vite.
Essayer de se saisir de cette harpe eût été voué à l’échec, estima le Rakshas. Elle était devenue un élément intégrant de l’arbre, dont elle interprétait le chant-nom, une mélodie répétitive entretenue par la vie contenue dans ce jeune tronc qui s’alimentait à la même source que sa souche, Sagia, par ses racines vestigielles enfoncées profondément dans la terre et lovées autour de l’Axis Mundi, l’Axe du Monde. Les notes avaient purifié le jeune arbre tout en l’affranchissant du joug de son maître. L’identité de la personne qui avait placé là cet instrument ne faisait aucun doute.
Il abaissa lentement son capuchon pour laisser le vent jouer avec ses boucles auburn, pendant qu’il s’interrogeait sur ce qu’il convenait de faire. Son propre maître, son père, avait mis l’accent sur la nécessité de surveiller les Trois et de les empêcher de nuire sans en éliminer un seul, pas avant l’affrontement devant avoir lieu à Sepulvarta. L’échec de la tentative d’assassinat démontrait à quel point ils avaient mal évalué la situation, en les croyant trop occupés pour intervenir. Ils venaient de se voir infliger un sérieux revers, plus grave encore que la déroute subie ici même, dans la Maison du Souvenir.
Le Rakshas se détourna et se déplaça dans la cour en tentant de mettre à contribution ses capacités de raisonnement limitées. Quelque chose se tapissait au fond de son esprit, une donnée peut-être antérieure à sa renaissance, une chose qu’il avait sue à l’époque où il était Gwydion. Faute de pouvoir lui trouver un contexte, il regagna l’endroit où il était revenu à la vie.
Il y avait à la bordure occidentale du jardin une longue table taillée dans le marbre, l’autel sur lequel il avait ressuscité. Il ferma les paupières pour se remémorer les premiers mots entendus tandis que son père priait au-dessus de lui.
Enfant de mon sang.
Les pulsations lumineuses, les affres de la résurrection.
Que soit à présent brisée la prophétie ! Que mon enfant engendre mes enfants !
Le Rakshas ferma les yeux bleus cristallins qui étaient désormais les siens. Il n’avait pas oublié l’intensité d’une certaine lumière dont il souhaitait se protéger. Lorsqu’il les rouvrit, la clarté qu’ils irradiaient s’apparentait à de l’inspiration.
Il se tapit tel un fauve, le loup dont le sang avait été mêlé à celui de son père pour le façonner, et il gratta la terre au pied de l’autel. Il creusa tant qu’il n’eut pas atteint une racine portant les stigmates pustuleux de sa pollution originelle. La femme qui avait sauvé l’arbre n’avait pas mis au jour toutes ses racines. Sans doute n’avait-elle même pas inspecté ce qu’il y avait sous l’autel lorsqu’elle avait procédé à l’onction – quelle qu’en soit la véritable nature – qui l’avait purifié. Le Rakshas rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire sonore.
Il en restait une, une racine toujours profanée.
C’était suffisant.
Il regarda autour de lui, fronça brièvement les sourcils. Les hommes de Stephen Navarne avaient emporté tout ce qui avait servi au massacre, les cuves installées pour recueillir le sang des enfants. Ce fluide vital avec lequel il avait nourri cet arbre, en le pliant aux volontés de son maître. Il n’y avait plus rien, ici… les lieux avaient été bénis.
Son maître l’avait ramené à la vie en lui insufflant une partie de son essence vitale. Le démon avait lui aussi sacrifié de son sang et, surtout, il avait mis en péril une inestimable puissance qui risquait de s’évaporer si elle n’était pas jalousement protégée. Les F’dors étaient sans substance, des esprits éphémères qui se raccrochaient désespérément à une enveloppe charnelle. Plus ils disposaient d’énergie, plus ils entraient en expansion et plus leur prise sur leur hôte s’affaiblissait. Avec une cognition limitée, le Rakshas se sentait honoré par le sacrifice qu’avait fait son maître pour le doter d’une existence.
L’Enfant de la Terre censé dormir sous les Dents, à en croire les légendes des anciens démons, était un des deux éléments capables de garantir la réussite des projets du F’dor. Ce dernier avait suivi la racine du jeune arbre pour venir jusqu’ici… une racine alimentée par le sang des innocents et la puissance de l’Axis Mundi, l’Axe de la Terre parcouru par les pulsations d’une magie immémoriale et incommensurable. Ces racines se prolongeaient sous toute la surface du monde, et même à l’intérieur des monts que nul n’aurait pu prendre d’assaut. Et, si son maître avait vu juste, il était possible de la manipuler. S’assurer la domination de la racine de ce saint arbre justifiait amplement de courir de tels risques et de sacrifier un peu de son essence vitale.
Il tenta de se concentrer, de contraindre son intelligence réduite à déterminer quelle était la bonne réponse. Les notes répétitives de la petite harpe embrouillaient ses pensées, l’empêchaient d’aller jusqu’au bout de ses raisonnements. Il regarda l’instrument avec colère, puis, comme la clarté de l’aube qui se répand dans une vallée, un sourire se communiqua à la totalité de son visage et illumina ses traits.
Il avait trouvé une réponse.
D’une torsion du poignet pleine d’arrogance, il matérialisa une dague dans une main où plus rien n’indiquait l’apparition récente de son pouce. Sitôt après, il s’entailla deux fois l’avant-bras, pour tracer de profonds sillons vermeils en travers du poignet qu’il fit pivoter afin que le sang goutte sur la racine qu’il avait mise à nu. Il ne ressentit aucune souffrance digne d’être mentionnée ; ces estafilades étaient insignifiantes, comparées à la torture qui caractérisait sa vie.
De la fumée monta du sol qu’éclaboussait son sang. Noire et écarlate contre le ciel nocturne, elle se lova en cirres qui tressèrent une colonne spiralée dont s’empara le vent.
Le sol commença à se consumer, à brûler. Le Rakshas ferma les yeux et écouta des murmures de voix profondes, des chants sinistres et menaçants, des échanges de mots de passe obscènes et des gémissements.
Puis une indicible souffrance l’assaillit. Elle le parcourut en grondant comme un éclair et il sentit sa tête grésiller, tant elle était intense. Une odeur de chair grillée envahit ses narines, et il serra les poings car il savait que le sang répandu emportait dans le sol une partie de la puissance de son maître.
Une clarté sanglante se propagea dans les ténèbres et se mit à danser frénétiquement au rythme des chants des esprits f’dors captifs de la crypte enfouie dans les entrailles de la Terre. Le Rakshas lutta pour se redresser et les ondes d’énergie se déversèrent de son cœur comme du sang de l’artère qu’il avait ouverte. Je ne suis que son réceptacle, pensa-t-il, ravi, alors que sous ses pieds tremblants le sol devenait purpurin. Mais un réceptacle digne de lui. Toujours accroupi, il perdit le combat qu’il livrait à la pesanteur et bascula en avant pour se retrouver agenouillé dans la chaleur de son propre sang.
Quand la racine fut recouverte d’une gangue de boue écarlate, le Rakshas épuisé libéra son souffle avant de réunir les lèvres de ses plaies et de les tenir le temps qu’elles se soudent. Puis il recouvrit la racine de terre, avec soin et en murmurant les encouragements qu’il avait machinalement récités à l’époque où il était encore le Maître de cette demeure.
« Merlus », souffla-t-il. Pousse. « Sumat. » Nourris-toi. « Fynchalt dearth kynvelt. » Cherche l’Enfant de la Terre.
Il se redressa lentement et regarda avec ravissement la racine se dilater, gorgée de sang souillé, avant de se flétrir, s’assombrir, prendre l’apparence d’une liane puis se rétracter dans le sol et disparaître. Il remit sa capuche, jeta un dernier coup d’œil au vieil avant-poste cymrien et partit à la rencontre de celui qui l’attendait.